Histoire de la procrastination

La procrastination n’a pas “été inventée” par les réseaux sociaux. L’être humain reporte depuis l’Antiquité. En revanche, le mot (procrastination) apparaît en Europe à la Renaissance, puis la procrastination devient un objet scientifique surtout à partir des années 1980. Aujourd’hui, la recherche la définit comme le fait de retarder volontairement une action prévue alors même qu’on s’attend à en subir les conséquences. Voici l’histoire de la procrastination.



Définir avant de raconter

Si l’on veut parler d’histoire, il faut d’abord clarifier les termes, parce que “remettre à plus tard” peut désigner mille réalités. Les chercheurs retiennent une définition simple et robuste : procrastiner, c’est retarder volontairement un cours d’action prévu, tout en anticipant qu’on sera moins bien ensuite à cause de ce retard. Cette phrase, très citée, vient notamment des travaux de Piers Steel.

Ensuite, il faut distinguer trois choses.

  • D’abord, le report stratégique (je décale pour de bonnes raisons, parce que j’optimise, je négocie, j’attends une information).
  • Ensuite, l’évitement (je repousse parce que je n’arrive pas à entrer dedans).
  • Enfin, l’auto-illusion (je me raconte une bonne raison, alors que je sais intérieurement que je me protège).

Cette distinction compte, parce que l’histoire culturelle de la procrastination se construit souvent sur des jugements moraux, tandis que l’histoire scientifique tente de mesurer des mécanismes.

Témoignage Rébecca Nardi

Aux origines : le mot “procrastination” et l’obsession du “demain”

Le mot “procrastination” vient du latin procrastinare, littéralement “remettre à demain” (avec pro “en avant” et crastinus “qui appartient à demain”, dérivé de cras “demain”). L’étymologie fait déjà apparaître l’idée centrale : ce n’est pas seulement “ne pas faire”, c’est déplacer l’action dans le temps.

Sur le plan historique, les dictionnaires indiquent une attestation en anglais à l’époque moderne. Merriam-Webster situe par exemple le premier usage connu du verbe “to procrastinate” à la fin du XVIe siècle, tandis que l’Oxford English Dictionary donne des occurrences au milieu du XVIe siècle. Selon l’OED, “procrastination” apparaît dès 1548.

Autrement dit, même si les humains reportent depuis toujours, la société occidentale met un mot net sur le phénomène à une période très particulière : celle où l’on rationalise le temps, où l’on imprime, où l’on comptabilise davantage, et où l’éthique du travail commence à se formaliser plus explicitement. Ce point est crucial : l’histoire de la procrastination est aussi l’histoire de notre rapport à l’horloge.

L’Antiquité : “akrasia”, ou agir contre son meilleur jugement

Avant le mot “procrastination”, les Grecs et les Romains décrivent déjà quelque chose de très proche : l’expérience de faire ce qu’on sait ne pas devoir faire, ou de ne pas faire ce qu’on sait devoir faire. Les philosophes parlent alors d’akrasia, souvent traduite par “faiblesse de la volonté”. Dans ce cadre, l’idée est simple mais vertigineuse : je sais, et pourtant je n’agis pas.

Platon met en scène Socrate en suggérant que si l’on sait vraiment ce qui est bon, on ne peut pas faire autrement que le faire. Aristote, lui, prend acte de l’expérience humaine et consacre une analyse approfondie à l’akrasia dans l’Éthique à Nicomaque (notamment le livre VII). Même si ces textes ne parlent pas de “procrastination” au sens moderne, ils posent les premières bases : conflit interne, tension entre raison et désir, et surtout, distance entre jugement et action.

À Rome, la question devient aussi très existentielle. Sénèque, dans sa première lettre à Lucilius, martèle une phrase qui résonne comme un manifeste contre le report : “Pendant que nous remettons à plus tard, la vie passe.” Ce n’est pas un “conseil de productivité”, c’est une vision du temps comme bien fragile, qui s’échappe sous nos doigts.

Vous voyez déjà un fil rouge : l’Antiquité traite le report comme un problème de sagesse, de maîtrise, de lucidité. Ce regard influencera durablement l’Occident.

L'échec et la procrastination

Moyen Âge et modernité : quand le report devient faute morale

Au fil des siècles, l’idée d’“agir contre le bien” se charge moralement. Les traditions religieuses s’intéressent à l’inconstance, à la tentation, à la paresse, à l’acédie*. Il ne s’agit pas strictement de procrastination, mais l’arrière-plan est clair : quand l’action “juste” tarde, la faute n’est jamais loin. On comprend alors pourquoi, encore aujourd’hui, beaucoup de personnes procrastinent avec un cocktail d’émotions très prévisibles : culpabilité, honte, autocritique. La culture a longtemps présenté le report comme un défaut de caractère, plus que comme un mécanisme psychologique.

Puis, à mesure que le travail se transforme (commerce, industrie, bureaucratie), la procrastination devient un problème d’efficacité. Dans ce mouvement, les maximes et les proverbes se multiplient. La formule “Procrastination is the thief of time” (La procrastination est le voleur de temps) est souvent attribuée, et on en retrouve une formulation célèbre chez Edward Young au XVIIIe siècle (même si l’idée circule sous différentes formes).

Ce passage est important : on glisse progressivement d’une faute morale à un coût mesurable. Le temps devient une ressource, et la procrastination devient une fuite de ressource.

*L’acédie est un état de profonde lassitude, d’ennui et de dégoût pour la vie spirituelle ou intérieure, souvent qualifié de « péché de la tristesse » ou de « démon de midi » dans la tradition monastique. Elle se caractérise par une paresse spirituelle, une torpeur de l’âme, et une fuite dans l’agitation ou l’hyperactivité.

Le tournant scientifique : mesurer, comparer, comprendre

L’histoire moderne de la procrastination, au sens académique, démarre quand la psychologie commence à la mesurer sérieusement. Un repère fréquemment cité : les travaux sur la procrastination académique au début des années 1980, notamment l’étude de Solomon et Rothblum (1984), qui a contribué à structurer la recherche sur le sujet.

À partir de là, la recherche fait trois choses, en parallèle. D’abord, elle construit des questionnaires (échelles) pour objectiver le trait de procrastination, par exemple les travaux de Lay (1986) sur une échelle de procrastination générale.

Ensuite, elle déplace la question : au lieu de demander “Pourquoi êtes-vous paresseux ?”, elle demande “Quels processus de self-régulation échouent ici ?”. Enfin, elle met en lien procrastination, performance, bien-être, stress, santé.

À noter que l’article de Piers Steel (2007) dans Psychological Bulletin a marqué le champ, en compilant de nombreux résultats (691 corrélations) et en proposant une lecture intégrative de la procrastination comme échec de l’autorégulation.

Il rappelle aussi un détail savoureux et instructif : certains auteurs avaient cherché un “livre d’histoire” de la procrastination (Ringenbach, 1971), mais une enquête a montré que ce livre n’avait jamais existé. Autrement dit, même l’histoire de la procrastination contient… une légende de procrastination.

Citation sur la procrastination

Chiffres et prévalences : de l’intuition au constat

Côté adultes, une étude classique (Harriott & Ferrari, 1996) rapporte qu’environ 20% des répondants se considéraient comme procrastinateurs chroniques. Ce chiffre est souvent repris comme repère de prévalence dans la littérature.

Côté étudiants, la procrastination semble beaucoup plus répandue. Des synthèses et documents académiques citent fréquemment des proportions autour de la moitié des étudiants déclarant procrastiner régulièrement sur leurs tâches académiques, en s’appuyant notamment sur Solomon & Rothblum.

Enfin, la recherche contemporaine continue d’affiner les outils de mesure, avec des versions plus courtes et plus robustes d’échelles de procrastination, ce qui montre que le sujet est devenu un véritable champ d’étude.

Comprendre l’évolution : de la morale à la mécanique du temps

Ce qui change profondément au XXe et XXIe siècle, c’est le modèle explicatif. La morale dit : “vous manquez de volonté”. La psychologie dit : “vous arbitrerez toujours entre un bénéfice immédiat et un bénéfice futur, et votre cerveau n’évalue pas le futur comme vous le croyez”.

C’est là qu’apparaissent des modèles motivationnels intégratifs, comme la Temporal Motivation Theory (Steel & König), qui met l’accent sur le rôle du temps (et des deadlines) dans la motivation. Plus une récompense est lointaine, plus elle perd de sa force, et plus les distractions proches gagnent.

Ainsi, l’histoire de la procrastination recoupe l’histoire de nos environnements : multiplication des sollicitations, fragmentation du travail, “toujours plus d’options”, et pression diffuse. Ce n’est pas un hasard si beaucoup de personnes disent : “Avant, j’agissais plus facilement.” Elles ne décrivent pas seulement une baisse de volonté, elles décrivent un monde où l’attention devient une ressource disputée.

La procrastination peut vous coûter cher

À retenir

La procrastination a une histoire en trois couches :

  • D’abord, une couche linguistique : un mot qui signifie “remettre à demain”.
  • Ensuite, une couche philosophique : l’akrasia, ce fossé entre jugement et action, décrit depuis l’Antiquité.
  • Enfin, une couche scientifique : depuis les années 1980, la procrastination devient un objet mesurable, lié à l’autorégulation, avec des données de prévalence et des modèles explicatifs robustes.

Comprendre l’histoire, pour arrêter de se flageller

L’histoire de la procrastination n’est pas une curiosité érudite. Elle raconte comment un phénomène humain universel est passé du registre de la morale (faute, paresse, manque de caractère) au registre de la psychologie (autorégulation, temps, arbitrage immédiat).

Exemple d’un plan d’action anti-procrastination

  1. Prenez une tâche que vous repoussez.

  2. Écrivez en une phrase le coût anticipé si vous continuez à retarder (c’est le cœur de la définition scientifique).

  3. Identifiez le “demain imaginaire” : qu’est-ce que vous espérez qui sera différent demain (énergie, clarté, envie, temps) ?

  4. Réduisez l’entrée dans la tâche à 5 minutes, pas plus.

  5. Terminez en notant une donnée factuelle : “j’ai commencé”, même si c’est imparfait. L’histoire de la procrastination montre que le problème n’est pas l’intelligence, c’est souvent l’entrée en action.

On fait le point et on avance ensemble

Si la procrastination vous coûte cher (en temps, en stress, en opportunités), vous pouvez réserver une séance pour faire connaissance et clarifier votre situation.



Références et sources principales

  • Définition, revue et méta-analyse : Steel, P. (2007). The Nature of Procrastination (Psychological Bulletin) (version indexée PubMed et PDF universitaire).

  • Prévalence adultes : Harriott, J., & Ferrari, J. R. (1996). Prevalence of Procrastination among Samples of Adults (SAGE / Psychological Reports).

  • Procrastination académique : Solomon, L. J., & Rothblum, E. D. (1984). Academic procrastination: Frequency and cognitive-behavioral correlates (PDF).

  • Outils de mesure : Lay, C. (1986). Échelle de procrastination (référence et formulaire).

  • Origine du mot : Etymonline ; Merriam-Webster ; OED (attestations et étymologie).

  • Racines antiques (akrasia) : synthèse sur le concept et renvois à Aristote (Éthique à Nicomaque) ; Stanford Encyclopedia of Philosophy (contexte aristotélicien).

  • Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre 1 (traductions en accès libre).